Vous avez trois heures, les calculatrices ne sont pas autorisées.











Non, je déconne, partez pas, il est intéressant mon article et il y aura même un point Guéant, ça représente presque trois quarts de point Godwin !

Musique et objectivité

Il est très facile et très courant d'établir des échelles de valeur dans la musique. Entre Led Zeppelin et One Direction, entre IAM et Booba, entre Beethoven et Bob Marley... Ça arrive même aux gens les plus ouverts d'esprit, qui, au détour d'une conversation où ils vous auront expliqué qu'ils écoutent de tout, rock, pop, jazz et même rap, vous sortiront un « Tu écoutes Tokio Hotel ? Tu déconnes, c'est pas de la musique ! »

Alors c'est vrai qu'en écoutant ce que produit le groupe sus-cité, on peut être tenté de se ranger à leur avis. De dire qu'effectivement, c'est objectivement « de la merde ». Et on n'y voit pas de problème.

L'Allemagne, ce pays de roxxors

Le problème qui se pose, selon moi, avec cette conception, c'est qu'elle implique une objectivité dans la musique. Or la musique, comme toute forme de culture, est perçue un peu différemment par chacun de nous. Physiquement d'abord : Ghotmohog du haut de son grand âge n'entend peut-être plus aussi bien les solos de guitare que lors des folles années de sa jeunesse. Mais cette différence de perception résulte surtout des prismes que créent la culture et l'éducation de chacun. Démonstration avec cet exemple assez extrême : Chihiro Onitsuka – Rasen. Bah oui, de la J-pop. La musique japonaise, écoutée par un Occidental, aura toujours des accents étrangers, on trouvera certains accords ou successions de notes étranges car on n'y est pas habitué. Depuis tout petit, on a grandi bercé par des musiques occidentales, que ce soit au travers de ce qu'écoutent les parents, des musiques de dessin animés ou de pubs. Alors forcément, quand on écoute une musique construite différemment, qu'elle soit arabe, japonaise, péruvienne ou africaine, on est perdu.

Eh bien, cette différence entre cultures se retrouve à un degré plus faible à l'intérieur d'une même culture. C'est ce que le père Bourdieu, il y a un moment déjà, avait déjà mis en avant : on trouve à l'intérieur de la culture française des sous-cultures, comme la sous-culture ouvrière, la sous-culture des classes dominantes, des variation régionales comme la sous-culture basque. Aujourd'hui on pourrait parler de la sous-culture des cités. Le terme « sous-culture » ne veut pas dire que ces cultures sont inférieures mais seulement que ce sont des variations d'une culture principale, la culture française. Et selon la sous-culture, le rapport à la musique sera différent : pour schématiser, alors qu'un gosse de riche entendra du classique ou du jazz toute son enfance, chez le gosse des cités, ça sera plus rap et RnB.

Absolument pas une caricature.

Mais l'échelle de la sous-culture est encore trop générale et, comme je le disais, chaque individu a une perception différente de la musique suivant son vécu. Si vous avez suivi depuis le début, vous comprendrez comme moi qu'une échelle de valeur objective de la musique est illusoire : ce qui touchera plus Jeanne-Estelle paraîtra dénué d'intérêt à Kevin-Eustache. Ce que Ahmed-Farid trouvera sublime sera complètement inharmonieux aux oreilles de Bridgess-Hiroko...

À partir de là, la merde est subjective. Je n'hésite pas à dire que, pour moi, les One Direction n'ont aucune originalité et font une musique complètement banale et sans saveur mais ça n'empêche absolument pas que quelqu'un avec un référentiel de valeurs différent trouve ça génial. J'adore le groupe de metal progressif Dream Theater mais je comprends parfaitement que leur musique ne rencontre pas le même écho chez mes amis.

Ce qui devient gênant, c'est quand une personne prend son référentiel subjectif pour quelque chose d'objectif et déclare par exemple que la musique de Mozart est supérieure à Bob Marley, non pas parce que l'un est blanc et l'autre noir mais parce que la musique de l'un est plus « construite ». Et alors ? En quoi une musique plus construite est-elle supérieure ? Et si j'ai envie de dire que Metallica est supérieur aux deux exemples précédents parce que le nombre de battements par minute est plus élevé, est-ce que ce n'est pas un critère plus objectif ?

Ce qui est encore plus gênant, c'est qu'il est établi que, comme pour les sports, certains genres sont associés à certaines classes sociales... Revendiquer la supériorité de Bach sur Booba, c'est revendiquer que les pratiques sociales des classes dominantes françaises sont plus appropriées que celles des classes dominées. Dans ce cas, on touche au désormais fameux point Guéant, qui avait en son temps insinué que toutes les civilisations ne se valaient pas. Ah, quel grand homme... Mais je m'égare.

Célèbre graphique de Pierre Bourdieu.

La vérité, c'est que chacun vient chercher quelque chose de différent dans la musique, des choses tellement différentes qu'on se demande comment un seul mot peut tout regrouper... La virtuosité d'un instrumentiste, la bande-son épique, l'aide à la concentration ou à la relaxation, la violence, la joie, la tristesse, un rythme pour une danse qu'elle soit classique, jazz, pogo ou hip-hop, un encouragement à se tailler les veines ou encore un support pour partir planer sous l'influence d'une quelconque drogue... Dès lors, et même à l'intérieur des genres, une objectivité est encore et toujours impossible...

Un hipster dans son milieu naturel.

Du coup, critiquer LMFAO ou Green Day parce qu'ils n'interrogent pas le sens de la vie dans leur musique, c'est un peu ridicule : ils n'ont jamais prétendu le faire. En fait, derrière ce genre de critiques, se cache quelque chose de bien plus insidieux.

Les hipsters

Le hipster est un animal de taille moyenne à mi-chemin entre un hippopotame et un hamster, reconnaissable à ses grosses lunettes noires.

Comment reconnaître un hipster ?

Quand je vous dis « hipster », la première image qui vous vient à l'esprit, c'est sûrement ça.

Adolf Hipster

On parle donc là de personnes qu'on définirait plutôt par leur style vestimentaire et leur mode de vie. Les accessoires les plus courants sont les lunettes, la chemise à carreaux, l'écharpe, l'iPod. Eh ben en fait, c'est pas de ça que je vais vous parler. Enfin, pas vraiment.

Ce que j'entends ici comme hipster, c'est quelqu'un qui refuse la culture mainstream et développe ainsi une culture « alternative ». Du coup, certes, il s'habille n'importe comment et sans aucune classe, de telle sorte qu'on puisse le confondre avec un bûcheron ou un SDF, mais ce n'est pas le plus important.

Les différences entre le SDF et le hipster automne-hiver 2009.

Ce qui fait l'essence du hipster selon moi, c'est sa conception de ce qu'il appelle le « mainstream ». Je vous conseille d'aller faire un tour sur la définition du Urban Dictionnary, la première est écrite par un hipster donc très drôle, la deuxième est plus simple et tellement plus juste : « Les définitions sont trop mainstream. ».

Le mainstream, qu'est-ce que c'est ? Dans la langue de Justin Bieber — Shakespeare est mort, les gens, il faudra s'y faire — c'est littéralement le « courant principal ». C'est, en gros, ce que fait la majorité et pour un hipster, c'est le mal. En clair, la musique qui passe à la radio et fait des millions de vues sur YouTube sera qualifiée de mainstream et dénigrée ; le hipster, lui, préférera ce groupe de black techno ouzbèke que personne ne connaît. De même, en cinéma, les blockbusters seront le mal absolu ! Il va falloir privilégier les road-movies hongrois des années 50. En fait, c'est ce qui explique que le style vestimentaire des hipsters change tout le temps.

Le cycle de mode hipster.

D'où l'importance de ne pas définir le hipster par son style, mais bien par son mode de pensée. On pourrait considérer que c'est un synonyme moderne du « snob » et on ne serait pas loin mais ce que j'entends personnellement — et ce que vous allez bien être obligés d'entendre si vous lisez la suite de l'article — c'est le côté culturel de la chose : préférer à tout prix l'alternatif au mainstream.

Maintenant que nous avons bien cerné l'animal, je m'en vais vous expliquer pourquoi il est dangereux. Oui, Madame.

Pourquoi les hipsters ont tort

D'abord, je précise que je n'invente rien. On m'a déjà tenu des propos comme ça.

Je n'écoute absolument rien de mainstream, en ce sens que c'est de la merde pompée, anti-créative et dont l'originalité est inexistante. […] Ce qu'on définit comme underground/hipster/whatever, c'est seulement la musique d'auteur, la vraie musique, celle qui cherche encore à surprendre ; alors qu'au contraire, dans le mainstream, la seule chose qui compte, c'est atteindre un public le plus large possible donc la musique est nécessairement formatée, prétendument accessible, toujours la même.

On a quand même des gens qui refusent toute une partie de la musique au seul prétexte qu'elle est connue du grand public. Je veux bien qu'ils ne se retrouvent pas dans ces genres de musique, moi-même j'ai du mal avec des trucs comme One Direction ou Beyonce, mais de là à rejeter en bloc sans écouter ? À savoir avant même d'entendre les premières notes qu'on n'aimera pas Gangnam Style parce que deux milliards de personnes l'ont écoutée avant nous ? C'est pour moi la définition même d'un esprit fermé, où le préjugé est seul juge.

J'aimais des choses avant qu'elles ne deviennent mainstream, avant qu'aimer des choses avant qu'elles ne deviennent mainstream ne devienne mainstream.

Le problème n'est pas le genre de musique écoutée : comme je l'ai dit, je ne fais pas d'échelle de valeur. D'ailleurs on peut trouver ce comportement partout, entre rap conscient et rap mainstream, entre classique et « musiques populaires », tout comme entre indie et pop. Il est dans la démarche. Parce qu'au fond, le hipster est le premier à critiquer les gens qui écoutent de la musique mainstream parce qu'ils ne réfléchissent pas, que ce sont des moutons, ce qui est souvent vrai, il faut l'avouer ; mais est-ce que lui réfléchit, écoute la musique pour elle-même ? Est-ce qu'il n'est pas lui aussi enfermé dans son schéma et tourne finalement autant en rond que cette culture mainstream qu'il décrie tant ?

Et puis, ironie suprême, on finit par avoir tellement de hipsters qu'ils créent des mouvements de masse, avec des artistes comme Elliot Smith et Neutral Milk Hotel.

Mais au fond, c'est humain

Car finalement, ces travers sont présents dans des proportions variables chez tout le monde. Oui, même toi qui préfères Blink-182 à Sum 41. Bien sûr, tu n'as pas des grosses lunettes moches et une moustache mais tu es, toi aussi, tenté d'établir des hiérarchies dans la musique et de les imposer à ton entourage ; c'est humain. Et toi là-bas, tu adores Adele mais tu préférais tellement quand personne d'autre ne la connaissait... C'est normal aussi, aimer avoir son petit secret, se sentir différent des autres car nos goûts culturels font partie de la construction de notre identité... Je confesse moi-même avoir eu ma première réaction de hipster à dix ans, en refusant de reconnaître Harry Potter comme le beau roman fantastique qu'il est, tout simplement pour faire mon intéressant et me démarquer.

Les goombas, c'est tellement 2013.

Bien sûr, je n'ai presque parlé que de musique dans cet article mais il est possible d'élargir la réflexion à l'ensemble des objets culturels : cinéma, littérature... C'est même possible entre les genres : nombre de gens considèrent encore la BD comme un sous-genre par rapport aux « vrais » livres, sans images... Il faut arrêter une seconde, quoi, ce sont deux genres qui ne sont pas vraiment comparables : la qualité des œuvres sera différente, puisque leurs moyens de toucher le lecteur seront différents.

Finalement, on vit tous avec des visions préconçues, des grilles d'écoute qui nous empêchent parfois d'apprécier vraiment les œuvres comme on le pourrait. Chacun a un genre, un groupe qu'il va écouter en le catégorisant avant-même l'écoute. C'est sûrement inévitable. Mais à mon sens, il est nécessaire de s'ouvrir en faisant l'effort d'aller vers l’œuvre. Si l'artiste a enregistré son album, c'est forcément qu'il avait quelque chose à dire, à montrer, à tenter. Ou alors il voulait juste gagner de l'argent mais cette part est très réduite à mon sens, même des artistes comme Stromae, LMFAO ou Sum 41, habituellement taxés de « commerciaux », font plus que ça en expérimentant, en s'amusant tout simplement.

Je conclurai sur une réponse affirmative : oui, toutes les musiques se valent dans l'absolu. C'est leur pertinence par rapport à une demande culturelle, qui varie selon les pays, les groupes sociaux, les individus et les usages, qui, elle, peut varier.

Et si vous n'êtes pas d'accord, vous êtes sans doute des nazis.