Pondre une bonne introduction, sachez-le mes bien chers frères, c'est tout un art. C'est créer une ambiance en quelques petites phrases, résumer tout une œuvre en un pauvre petit paragraphe. C'est aussi arriver à rendre quelque chose de beau et d'accrocheur, quelque chose de court et d'élégant. En un mot comme en cent, rédiger une introduction c'est dur, c'est ingrat, ça paye mal… et c'est souvent injustement oublié, noyé dans la masse des autres phrases superbes et accrocheuses. Rendez-vous compte : une par apparition de personnage classe, une par début et par fin de chapitre, une par début et par fin de tome… Mais réfléchissez-y deux minutes : qu'est-ce qui vous a fait acheter ce livre/film/album en particulier ? Qu'est-ce qui vous a donné envie de le lire/voir/écouter, et surtout vous a fait mettre ce projet à exécution ? Pas le conseil d'un quelconque ami, pas une appréciation lue sur le web. Non, non, ce qui a fait en sorte que vous profitiez pleinement de cette œuvre, c'est la petite phrase qui vous a accroché, qui vous a appâté et vous a ferré tant et si bien que vous ne l'avez plus lâchée et que, tant bien que mal, vous en êtes arrivé au bout…


Tl;dr : les intros c'est bien. Pis les Top 10 aussi. Et Kergan ben il est vachement fort et sexy étou étou.

I- Le seigneur des Anneaux

« Trois Anneaux pour les Rois Elfes sous le ciel,
Sept pour les Seigneurs Nains dans leurs demeures de pierre,
Neuf pour les Hommes Mortels destinés au trépas,
Un pour le Seigneur des Ténèbres sur son sombre trône
Dans le Pays de Mordor où s'étendent les Ombres.
Un Anneau pour les gouverner tous,
Un Anneau pour les trouver,
Un Anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier
Au Pays de Mordor où s'étendent les Ombres. »


…Et dès les premières phrases le ton est donné. Dès ces premiers mots, on sent le talent de conteur de Tolkien, et on est scotché, attaché au livre, et on n'en sortira pas avant plusieurs heures de lecture intensive et avec le sentiment d'avoir vécu autant que lu cette belle aventure. Je pourrais vous pondre dès maintenant un éloge complet de Tolkien mais vous n'en avez probablement même pas besoin. Que ce soit par les livres, par les films, par les jeux ou même par le vieux dessin animé — qui vaut, je vous l'assure, le détour ; sans blague, ruez-vous dessus —, on a tous à un moment ou à un autre été happé par l'univers magique et fondateur du Seigneur des Anneaux, et on a tous entendu au moins les derniers vers de ce poème. D'aucuns argumenteront que ce ne sont pas réellement les premières phrases du livre — ah ben oui ma bonne dame, on trouve des pines ailleurs pinailleurs partout. Ce à quoi je répliquerai que d'abord, hein, c'est-celui-qui-dit-qui-est-nananananère, et ensuite que ce superbe poème est situé, dans beaucoup d'éditions françaises comme anglaises, quelques pages en amont du véritable début, en guise de prologue.

Et puis soyons sérieux, venez donc me dire que ce poème ne vous plonge pas instantanément dans l'ambiance…

II- Star Wars

« Il y a bien longtemps, dans une Galaxie lointaine, très lointaine… »


Et la magie du cinéma agit, on est à nouveau petit — même les très grands, qui ont pour l'occasion le droit de redevenir petits pendant un moment — on est à nouveau installé dans un confortable siège de cinéma, et pas sur une chaise qui nous bousille le dos, et on voit les lumières s'éteindre, et des étoiles apparaître sur l'écran. Pour ces premières phrases-là je ne vais même pas essayer de me justifier, je vais juste faire appel au gamin de la salle de cinéma, qui a des étoiles plein les yeux et des images de vaisseaux spatiaux plein la tête — et des crottes de nez plein le nez, tu devrais sérieusement apprendre à te moucher. C'est beau, c'est parfait, c'est court et ça a toujours autant d'impact, tant d'années après le premier film — et si peu d'années avant le septième, va crever Disney ! Si ça ne vous touche pas, alors vous n'avez pas de cœur ou pas d'âme vous êtes roux — ou vous n'aimez pas Star Wars, dans tous les cas dégagez de cet Article ! Dans le cas contraire, mettez-vous dans le noir, regardez un des Star Wars — n'importe lequel sauf les I, II et III — et restez gamins encore un peu.


Oh, et by the way : HAN SHOT FIRST !

Il y a bien longtemps dans une galaxie très lointaine, mais en même temps dans un univers futuriste avec des humains.

III- Harry Potter

« Mr et Mrs Dursley, qui habitaient au 4, Privet Drive, avaient toujours affirmé avec la plus grande fierté qu'ils étaient parfaitement normaux, merci pour eux. Jamais quiconque n'aurait imaginé qu'ils puissent se trouver impliqués dans quoi que ce soit d'étrange ou de mystérieux. Ils n'avaient pas de temps à perdre avec des sornettes. »


Savourez un instant toute l'ironie mordante contenue dans ce premier paragraphe. Bien dosée, hein ? Nous avons là trois phrases — trois minuscules phrases, souligneront les fans de Proust (qui peuvent mourir avant que je ne case la célèbre première phrase du bien nommé À la recherche du temps perdu) — trois phrases, disais-je avant d'être grossièrement interrompu par moi-même, qui arrivent à nous faire aussitôt comprendre à demi-mot que non, non, mille fois non, cet ouvrage ne traite définitivement pas de choses « normales ». Mieux : on peut facilement y voir une critique de la routine, de la petite vie normale — et, admettons-le, parfaitement ennuyeuse — des Dursley, qui sont un peu les Bilbo de Harry Potter, à ceci près que Bilbo est éminemment sympathique. Trois lignes, et nous disposons déjà d'informations sur le ton, le sujet et la suite de l’œuvre.

Je ne sais pas pour vous, mais moi, j'appelle ça un beau score.

IV- Fahrenheit 451

« It was a pleasure to burn. »


Je vous implore, ô Lecteurs de me pardonner pour cette citation anglaise, mais j'ai toujours trouvé — et je persiste à dire — que sa traduction française (« Le plaisir d'incendier ! ») ne lui rendait pas justice. Pour ceux du fond, qui n'auraient pas suivi — arrêtez de pioncer pendant mes articles, c'est perturbant — Fahrenheit 451 est un ouvrage dystopique — sortez vos dictionnaires — dans lequel la possession et la lecture de livres sont sévèrement punies par la loi. Un corps spécial est chargé de brûler les livres et souvent même les maisons qui les contenaient. Ce corps spécial, ironie ultime, s'appelle « les pompiers ». Maintenant imaginez-vous, lecteur anglophone, tomber sur ce livre. Vous l'ouvrez… et la première phrase vous percute façon dromadaire — ceux que la comparaison amuse ne se sont jamais fait percuter par un dromadaire. « It was a pleasure to burn ». Vous vous attendiez sans doute à une dystopie précise, froide et intellectuelle, façon 1984, et vous voilà accueilli par une phrase calme et posée, qui vous assène avec un flegme tout anglais « Quel plaisir de brûler ». Je pense que, plus que le scénario philosophique et les personnages attachants, ce qui marque le plus dans ce livre est contenu dans cette première phrase : c'est la capacité de Ray Bradbury (RIP) à nous surprendre et à nous percuter, non pas avec l'histoire mais avec les mots.

Ce type était un magicien.

Je pense que pour respecter son héritage je vais de ce pas aller brûler quelques maisons.

V- Par delà le mur du sommeil

« Je me suis souvent demandé si la majorité du genre humain prend jamais le temps de réfléchir à la signification, formidable parfois des rêves et du monde obscur auquel ils appartiennent »


Aah, Lovecraft… Est-il vraiment nécessaire que je le présente à des gens aussi culturés — du latin cultura, poil au bras — que vous, chers lecteurs ? Ceux qui ne le connaîtront pas par son inestimable apport à la littérature fantastico-horrifico-science-fictionesque le connaîtront grâce à L'Appel de Cthulhu ou par l'Unspeakable Vault of Doom — maintenant avec de vrais morceaux de Cthulhu dedans — ou même simplement grâce à cette invention relativement récente et manifestement dédiée à Nyarlathotep qu'on appelle « Internet » — peut-être aussi que vous le connaissez parce que votre collègue d'asile psychiatrique ne cesse de crier « Ph'nglui mglw'nafh Cthulhu R'lyeh wgah'nagl fhtagn », non ce n'est pas du néerlandais. En bref, tout le monde connaît, au moins de nom, ce cher H.P., et tout le monde agréera à ce qui suit : cette phrase d'introduction à Par delà le mur du sommeil contient en elle presque tous les ingrédients d'une bonne nouvelle — ou partie de JDR — lovecraftienne : allusion à un détachement du protagoniste/narrateur par rapport à la masse ignorante, à sa connaissance de choses ignorées de celle-ci, allusion à peine voilée à une menace et à un monde obscur… tout y est.

Manque Cthulhu.

VI- Half-life 2

« Rise and shine, Mister Freeman, rise and… shine. Not that I wish … to imply that you have been sleeping on … the job. No one is more deserving of a rest, and all the effort in the world would have gone to waste until … well … let's just say your hour has come again. The right man in the wrong place can make all the difference … in the world. So, wake up, Mister Freeman. Wake up and … smell the ashes. »


Okay alors écoutez, on va instaurer une règle : on va dire que de temps en temps, de manière parfaitement arbitraire et dictatoriale, je vais balancer une citation en anglais parce que je suis un gros hipster qui favorise presque toujours la V.O. En contrepartie je promets de ne pas envoyer mes hommes vous briser les genoux — « le patron te fait dire que la prochaine fois que tu voudras jouer au con on te fera faire une paire de chaussures en béton sur mesure ». En ce qui concerne cette citation particulière, ceci dit, la situation est fondamentalement différente : je trouve la voix du Gman beaucoup plus flippante en anglais, et cette superbe introduction, prononcée avec ce ton et ce rythme si particuliers, a la vertu de plonger immédiatement dans une ambiance paranoïaque, très vite renforcée par la petite visite qu'on fait de Cité 17, qui a été, je vous le rappelle, mappée sur le modèle des villes d'Europe de l'Est pendant la guerre froide.

Une fois de plus, on s'en rend compte, c'est l'ambiance qui est importante.

VII- Fallout 3

« War…
War never changes…

Since the dawn of human kind, when our ancestors first discovered the killing path with rock and bone, blood has been spilled in the name of everything, from God, to justice, to simple psychotic rage.

In the year 2077, after millenia of armed conflict, destructive nature of man could substain itself no longer. The world was plunged into an abyss of nuclear fire, and radiation.

But it was not, as some had predicted, the end of the world.
Instead, the apocalypse was just the prologue to another bloody chapter of human history. For man, had succeded destroying the world…

But war…
War never changes…
 »


Cette citation est un cas particulier à part entière : il s'agit autant d'une très belle scène d'introduction que d'une prophétie lugubre et pessimiste de notre propre futur, raccrochée à notre univers par une vision somme toute assez exacte de notre histoire violente, faite de guerres et de sang. Vous remarquerez que je ne fais sur cette introduction qu'un court paragraphe : c'est que j'estime que tout est dit dans l'introduction elle-même. D'ailleurs admirez le fait que je n'aie fait aucune blague à partir de cette intro.

Poil au dos.

Sans blague, j'en frissonne encore.

VIII- Hey Jude

« Hey, Jude, don't make it bad
Take a sad song and make it better
Remember to let her into your heart
Then you can start to make it better
 »


Vous l'aurez compris, j'avais envie de faire le tour des médias disponibles. En l'occurrence trouver une introduction de musique qui claque et que je puisse vous retransmettre sans avoir recours à une partition — on n’est pas tous des musicos — c'était pas si facile, alors en tant que membre de cette engeance hideuse qu'on nomme fandébitteulz, je me suis permis de vous caser ce premier couplet d'une de leurs plus célèbres chansons — c'était ça ou Yellow Submarine. Pourquoi donc, me demanderez-vous pour peu que vous ayez deux sous de jugeote, eh bien parce que tout l'esprit de cette chanson — et de beaucoup d'autres chansons des Beatles — est contenu dans ce premier couplet : « Mec, je te comprends, je sais par quoi tu passes, mais te laisse pas aller, relève-toi, bats-toi et tu verras, demain ça ira mieux — et après-demain Jésus reviendra, mon frère », voilà ce qu'elle nous dit, cette chanson, et ça, ben c'est beau.

Certes, la rime est un peu facile, mais que voulez-vous, faut pas leur en demander trop, c'est des Anglais…

IX- La Ballade des Pendus

Pas très gai mais le pauvre gars était quand même censé être pendu le lendemain.
« Frères humains qui après nous vivez
N'ayez les cœurs contre nous endurcis
Car si pitié de nous pauvres avez
Dieu en aura plus tôt de vous merci. »


Bon, là, on fait un passage très rapide par de la Kultur, de la vraie. Partez pas, on va faire ça vite. Cette intro fait partie de La Ballade des Pendus, de François Villon — un jour je vous pondrai un article sur ce type, y'a pas de raison qu'Ezek soit le seul à vous balancer des personnalités culturelles dans la face. Ce qui rend cette intro tellement kewl, c'est surtout l'histoire qui l'accompagne : François Villon, pour vous remettre dans le contexte, était à son époque — je vous parle d'un temps que les moins de cinq cents ans ne peuvent pas connaître, quelque chose comme 1450 — un criminel : voleur, meurtrier, parjure, il était assez recherché en cette belle ville de Paris. Comme de bien entendu, il a fini par être capturé — je vous passe les détails — et il aurait composé ce poème, dans lequel les pendus desséchés s'adressent à ceux qui vivent encore, la veille du jour où il devait être pendu.

Chais pas, moi je trouve ça assez awesome. On va dire que c'est le point de ce top dix dans lequel je me lâche.




X- Alt+F4

« Pondre une bonne introduction, sachez-le mes bien chers frères, c'est tout un art. »


Alors là, ça a été mon coup de cœur de l'année : une telle maîtrise de l'introduction, une telle beauté dans la première phrase, une telle maestria dans l'écriture… Une œuvre incontournable de la littérature d'introductions. Le mec qu'a pondu ça est forcément un génie. D'ailleurs vous savez quoi ? Imaginez un instant qu'il travaille, disons dans un blog, eh ben je vous conseillerais presque de lire ce blog en entier et de réclamer la suite.

Ouais, chuis comme ça, moi, quand je tombe sur un génie…